Groix le séjour d'Habib Bourguiba

G R O I X   L E   S É J O U R   D ' H A B I B   B O U R G U I B A 

Le 4 mars 1954, après huit heures de vol, un avion s'était posé sur l’aéroport de Lann-Bihoué, pour le transfert de l’île de la Galite. Aussitôt le repas expédié le passager et les inspecteurs qui l’accompagnaient étaient montés dans une automobile qui les conduisit près de Lomener au petit port de Perello. Là il embarqua sur la vedette des Ponts et Chaussées qui portait le nom de « La Teignouse », le temps était beau, la houle des Courreaux ne se faisait que faiblement sentir sous la coque légère. Groix attendait son hôte en fin d’après-midi, il arriva avec un peu d’avance sur l’horaire prévu, quatre heures venaient de sonner quand la vedette se glissa entre les môles de Port-Tudy.

Sur les quais une centaine de curieux, un commissaire divisionnaire et une dizaine d’inspecteurs de la Sûreté du territoire se trouvaient là pour la circonstance. Mais on ne voyait pas plus d’uniforme de la gendarmerie qu’on a coutume d’en apercevoir en temps ordinaire à l’arrivée des Courriers de Lorient.

« La Teignouse » une fois amarrée, un des inspecteurs sauta à terre, il aida Habib Bourguiba à sortir de l’embarcation et à se hisser sur le quai ce qu’il sembla faire avec une certaine difficulté. Le leader du Néo-Destour n’était pas de grande taille, il avait les cheveux grisonnants, son visage aux traits tirés s’éclairait d’un paisible sourire. Sans doute se sentait-il soulagé d’avoir atteint le terme de ce long voyage qui semblait l’avoir fatigué.

Au devant des gens qui s’écartaient, il avança s’aidant de sa canne, mettant et retirant son fez écarlate, tandis que les photographes le mitraillaient à vive cadence. Le car de Monsieur Mellac stationna non loin du lieu de débarquement pour charger les arrivants. Derrière Bourguiba marchait ses porteurs de bagages. L’un d’eux marqua l’arrivée par un petit incident. Une ficelle cèda et le contenu du carton se répandit sur le quai. Il roula alors sur le sol, une multitude de petites boîtes, elles paraissaient contenir des remèdes. Bourguiba ignorait peut-être encore, que dans quelques minutes il serait le locataire d’un pharmacien, et se précipita pour aider à ramasser ce qu’un homme pas très bien portant jugeait particulièrement précieux pour sa santé. Ce maigre intermède contribua semble- t’il a le décontracter. Son premier regard avait été de toiser l’île, il semblait qu’elle venait soudain de l’apprivoiser, on remarquait son air confiant lorsqu’il grimpa dans le petit car Renault qui devait en un coup d’accélérateur le mener avec sa suite jusqu’à sa nouvelle résidence, située à une centaine de mètres avant d’arriver sur la place de l’Eglise, juste derrière la pharmacie de M. Bihan. Un ménage stérile de canaris, malgré le nid suspendu dans la cage jetait également une note claire en ce lieu de retraite forcée. Ces oiseaux ne seraient pas la seule compagnie de l’exilé. Deux chiens offriraient amicalement leurs échines poilues à ses caresses. Ce n’étaient pas des molosses de garde aux crocs féroces, mais deux pacifiques épagneuls dont l’un était vétéran de la chasse depuis longtemps blasé sur les malentendus des hommes. Habib Bourguiba prit possession du premier étage où deux chambres et un cabinet de toilette constituaient son appartement, ouvrant tout de suite sa fenêtre. Elle ne donnait pas sur la mer comme il l’espérait peut-être, mais au-dessus le ciel d’où il venait de tomber déplorait son infini lumineux qui inviterait souvent son alerte imagination à des voyages fréquents vers les brûlantes terres tunisiennes.

Après la débâcle de Dien Bien Phu en 1954, la France s’apprêtait à faire la paix en Indochine. Le nouveau président du conseil Pierre Mendès France s’attaqua alors aux questions épineuses du Maroc et de la Tunisie, alors également en pleine ébullition. Des soulèvements armés de plus en plus violents résonnaient dans tout le Maghreb contre la présence française. Pierre Mendès France envoya alors un émissaire à la rencontre du leader tunisien de la lutte pour l’Indépendance Habib Bourguiba en exil à l’île de Groix.

Le 4 juillet 1954, Habib Bourguiba attendait un journaliste dont la venue avait été organisée par les représentants du Néo-Destour à Paris.
Après une cordiale poignée de main et un souhait de bienvenue, d’un pas alerte, il l’entraîna dans la villa, où il était assigné à résidence. Là s’entama une libre conversation qui se poursuivit durant le déjeuner. Elle fut interrompue par un policier qui, comme un serviteur zélé, annonçait la venue prochaine de deux autres visiteurs. Bourguiba piqua une colère « C’est maintenant que vous me le dites ! Ils devraient être là depuis longtemps. Où sont-ils passés ? Vous surveillez qui ? Ce n’est pas moi qui risque de passer inaperçu. Allez les chercher ! »

Alain Savary qui connaissait déjà le chemin et Pierre Bloch, députés socialistes français, arrivèrent en effet quelques instants plus tard, mais ils avaient déjeuné de leur côté pour préparer l’entrevue qu’ils allaient avoir. Il ne faisait pas de doute qu’ils étaient dépêchés par le chef du gouvernement français. Les deux visiteurs repartirent le soir par le même bateau que le journaliste- ils le connaissaient pourtant bien- sans échanger avec lui plus de trois phrases… ni la moindre impression sur les propos que le leader tunisien leur avait tenus. Pierre Bloch serait plus enclin à parler, mais Savary le retint. Pas question de laisser entendre qu’ils avaient mis la dernière main à un mémorandum approuvé par leur hôte.

Bourguiba quitta Groix le 18 juillet à 6 heures 30 à bord d’une vedette de la Marine, il était accompagné du commissaire et de l’inspecteur de police qui l’avaient suivi depuis Tunis, de sa femme, une nièce et la fille de celle-ci à Groix depuis une quinzaine de jours. Après une traversée de quarante cinq minutes, Bourguiba mis le pied sur le continent dans le port de Lorient. Aussitôt Bourguiba pris en charge par une voiture de la Sûreté du territoire et sa suite qui prirent place dans des voitures furent conduits à la nouvelle résidence à Amilly dans le Loiret. Copyright AG



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